Extraits des carnets de Mathias Garant

Ces carnets étaient sur le cours de Tourviers depuis quelques jours. Ils traînaient sur le rebord du monument aux morts. La boîte à livre est pourtant à dix mètres !
Avant qu’il pleuve, par pitié, je les ai ramassés. Il y avait écrit en première page, sur une étiquette : « Carnets de Mathias Garant, 3 rue de la République. » Je ne suis jamais allé lui rendre : je connais bien Mathias. Il a laissé ces carnets exprès pour qu’on les adopte. Moi, trop con, je les prends.
Mais le bougre n’attend qu’une chose : un commentaire de ma part sur ses écrits !

Page 3 :
Qu’est-ce que j’en ai rêvé, d’être écrivain !
Avant d’apprendre à lire je rêvais de mon visage sur les couvertures de papier, je rêvais de l’odeur des pages, des gens parlaient à la télé le visage sérieux et je voulais en être aussi. Bien sûr ça n’a fait qu’empirer avec les années.
Un court moment – quatre ou cinq années dans la vingtaine – je me suis passionné pour la littérature.

[…]

Page 4 :
Les auteur.ice.s m’ont souvent déçu. Je m’attends toujours à monts et merveilles, dès qu’un.e ouvre la bouche : je suis trop naïf, candide : impressionnable.
Leurs livres sont d’agréables surprises. J’ai découvert un type merveilleux, il y a quelques mois, en dévorant une fresque historique. Manque de bol : il passe à la télé ce soir. Je regarde, prêt à tout, je fais le guet à l’émerveillement promis.
Insupportable ! Le mec est insupportable !

[…]

Page 10 :
Si j’avais été écrivain, j’aurais été un grantékrivain, l’équivalent littéraire du grantatakan à l’OM.
Charismatique. Modeste. Efficace. Chirurgical même. Indiscutable.
On aurait attendu mes bouquins comme des oracles et j’aurais travaillé d’arrache-pied, en silence, dans mon coin, pour les livrer tout sourire à un rythme hyper régulier. Un livre par an ! Un chef d’oeuvre tous les trois ans ! Une révolution tous les dix ans !

[…] 
Page 122 :
Ce n’est pourtant pas compliqué. Ecrire. Il suffit d’avoir quelque chose à dire.
Moi par exemple, je ne commence jamais une phrase sans savoir comment la terminer. Ou alors, je laisse telle quelle. D’ailleurs, j’ai noirci trois mille pages de phrases inachevées. Qui peut en dire autant ?
Des conteurs à la petite semaine se jettent à corps perdu sans imaginer un instant qu’il faudra atterrir un jour, même pour une phrase : ils me débectent. Le sens de la période latine a bel et bien disparu !
Tout jeune déjà, je formais des projets de roman qui ne seraient qu’une phrase. L’un deux, sans doute le plus beau, était

Et ainsi de suite ! Quel raseur, ce Mathias !
S’il croit que je vais lui en toucher un mot, de ses niaiseries !

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