Sur un drame survenu dans notre commune

Jour de congé

J’avais pris un jour de congé pour avancer sur le roman. Cela fait quelques mois que j’ai pris cette habitude. Pendant des années j’avais pensé pouvoir me contenter d’y travailler le soir, ou bien l’été, les weekends : je me trompais. Écrire un roman pour moi suppose de longues plages de concentration. Malheureusement, le weekend n’est jamais suffisant. Je l’occupe presque exclusivement à me remettre, mentalement et physiquement, de la semaine.

Pourtant, je n’occupe pas un poste éprouvant. Statisticien, je travaille derrière un écran, dans un bureau, suivant un rythme tranquille et monotone. Je fais les comptes des accidents pour une compagnie d’assurance, à Marseille. On pourrait aussi dire que je m’ennuie au travail. Seulement voilà, l’ennui m’occupe l’esprit, et deux jours ne sont pas de trop pour m’en remettre.

Alors je pose, de temps en temps, des jours de congés lorsque je sens que l’inspiration viendra. Cela me permet de ne pas perdre le rythme. J’ai commencé ce roman il y a trois ans. Parfois, je m’en lasse.

Puis j’y reprends goût, suivant un mouvement de balancier dont j’ai pris l’habitude désormais. Je ne sais pas si je le finirai un jour. Avec le temps, j’ai l’impression que les thèmes du roman deviennent de plus en plus anodins, voire dépassés. Quand j’ai commencé à y réfléchir, ces thèmes avaient une actualité. Aujourd’hui, le monde semble les avoir digérés, plus vite que moi : je les pèse et soupèse encore difficilement que la société semble avoir tranché depuis des mois.

J’avais pourtant tout prévu, ce matin. L’ordinateur sur la table, le café pris tôt, vers huit heures, il y avait même un soleil printanier, léger mais réconfortant. Après deux heures, je me rendis à l’évidence : je m’étais trompé, je n’aurais jamais dû prendre mon lundi pour écrire. Je n’arriverais à rien.

Je m’étirai donc, toujours assis, me levai, fis un pas sur le balcon, regardai la rue sous moi quelques instants, puis fermai la porte-fenêtre et me rassis. Je décidai d’inviter Luc à déjeuner.

Je suis de plus en plus mal à Tourviers.

Le village meurt. Ce n’est pas l’exode rural, plutôt l’inverse. Depuis des années Tourviers se couvre de lotissements en crépi, des maisons entassées les unes sur les autres pour accueillir tout ce que Marseille compte de rabat-joies, de familles inquiètes et, il faut le dire malheureusement, de racistes.

Luc

Je connais François depuis quelques années maintenant. On s’était rencontrés par le biais de l’association « Tourviers ensemble ». J’avais rejoint l’association pour voir du monde, participer aux activités locales. A l’époque, je débarquais de Marseille, je cherchais comment m’intégrer au village. Je m’étais installé à Tourviers pour quitter la ville, voir du vert. Le village n’était qu’à trente kilomètres de Marseille, mais proposait une qualité de vie bien différente ! François avait un profil similaire au mien, disons. La trentaine, célibataire, profession intellectuelle, nouvel habitant.

Il avait un truc avec la littérature, moi c’était le sport. Ça ne nous a pas empêché de sympathiser, d’abord dans le cadre de « Tourviers ensemble » où on a quelques temps pris en charge le journal de l’asso. Quand j’ai rencontré Johanna quelques temps plus tard, je me suis demandé ce qu’en penserait François.

On se parle beaucoup, avec François. Je lui ai dit ce que je pensais de la transformation du village. Je déteste ces lotissements et les personnes à l’intérieur. La nature n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était : on se croirait aux Pennes ! Il est plus compréhensif. Ou résigné.

D’habitude, il dit que ces personnes sont mal-loties. Il explique leurs idées par leur situation, leurs appréhensions. Il dit que ces personnes n’ont pas grand-chose à espérer du monde qui arrive, c’est pour ça qu’elles votent à l’extrême-droite. En tous cas, bien qu’il les défende, il est tout aussi attentif que moi à s’en distinguer. Nous détonnons, dans Tourviers.

D’une méthode pour survivre aux journées oiseuses

  • Je pensais vraiment écrire aujourd’hui, mais j’en suis incapable. Malheureusement, ça ne se commande pas.
  • Il te reste la journée.
  • Tu parles !
  • Tu n’as qu’à faire autre chose. Ou rien. Ne rien faire ! Rien du tout. Tu sais, tous les six mois, environ, je m’impose une journée à ne rien faire. Je reste au lit le plus possible, je mange quelque chose de très simple, puis je m’allonge dans le canapé.
  • Tu lis ?
  • Même pas ! Pas de téléphone, pas de lecture, pas de film, rien ! C’est essentiel.
  • De mon côté, je fais des siestes.
  • Et moi je ne fais rien du tout. Je reste allongé. J’essaye de ne pas méditer. C’est difficile. Je ne vide pas mon esprit, je n’ai pas de méthode. Je ne fais rien !   
  • Et ?
  • C’est quelque chose qui m’est devenu indispensable.
  • Je me demande ce que je fais encore à Tourviers.
  • Ah.  
  • Heureusement que tu es là. Sinon, je serais déjà parti. Je pensais m’installer dans un village « dynamique ». Tu te souviens, le maire accueillait les nouveaux arrivants ? J’aurais dû comprendre quand il a parlé sécurité, crèches et cadre de vie. Je me demande ce que je fous là. J’ai compris ensuite ce que c’était Tourviers, le Var…
  • Fallait vivre en Ardèche !
  • Puis je me suis dit que j’étais précurseur. J’étais le gauchiste du village varois. Il en faut toujours un. Ou plutôt, non, c’était mieux : mon roman portait les germes d’une résistance plus authentique. Il venait des espaces perdus, oubliés, laissés-pour-compte à la laideur du péri-urbain.
  • Et puis ?
  • Et puis ça n’a aucun sens ! Je ne comprends pas ce que je fais dans cette campagne qui n’est plus une campagne. Tu m’as dit que tu trouvais le village mort : et tu avais ce mot très juste, tu disais : c’est pas mort parce que c’est désert, ça se meurt d’être trop mal peuplé. Tous ces quartiers construits dans les cinq dernières années ont tué le peu de village qui survivait encore au moment de mon arrivée, ou la tienne. Nous ne sommes pas des locaux…
  • C’est le moins qu’on puisse dire !
  • … et pourtant je comprends qu’on veuille le devenir. A ma façon, stupide, j’aime Tourviers, j’aime l’image de Tourviers que je me suis construite en presque dix ans. Et dire qu’à l’origine, c’est un pur hasard qui m’a fait m’installer là !
  • Et tu voudrais partir.
  • Je n’ai plus rien à faire ici. Je vais retourner en ville. N’importe laquelle : il me faut une vie plus riche. Je n’ose plus parler aux gens que je croise. D’ailleurs, ils me le rendent. A la bibliothèque, j’accueille toujours quelques personnes, mais on ne me sourit plus ; j’ai pour la première fois mauvaise réputation.
  • Tu ne vas pas abandonner ! On a besoin de bénévoles !

Une belle soirée

Johanna voulait regarder un film sur la Martinique, Luc voulait un classique du cinéma. Comme le monde est fait, ça partait mal pour trouver un terrain d’entente. Pas que le cinéma martiniquais soit plus avare en chef d’œuvre que les autres : mais Luc était peu enclin à relativiser ses catégories de jugement, encore assez empruntes d’un classicisme de mauvais genre. On s’accorda néanmoins sur une pépite méconnue des années 70, ressortie à l’occasion d’une quinzaine des réalisateurs cannoise.

Luc pensait que la culture permettait tout, finalement, et Johanna se désolait d’avoir dû faire un détour par des circuits de légitimation si évidents. Enfin, la soirée promettait malgré tout d’être agréable. Il avait voulu commander des pizzas ! Après qu’elle l’eut charrié sur sa prise de masse, elle accepta volontiers.

  • Comment allait François ?
  • Mal. Il parle de quitter Tourviers.
  • Il ne quittera jamais Tourviers. Il ne peut pas vivre ailleurs.
  • Il est arrivé après moi.
  • Je sais ! Alors je dirais : il ne peut plus vivre ailleurs.   
  • Les commerces ont fermé, des quartiers sont sortis de terre, même les voitures sont différentes. Tu te souviens du SPAR ?
  • Les gens n’ont pas changé…
  • Iels sont devenus louches. Je suis d’accord avec lui. Le nombre de plaque voisins vigilants que tu croises en marchant !
  • Et nous aussi, alors ?
  • Mais nous ne sommes pas…
  • Moi si, Luc, moi je suis comme tout le monde ici.

Le point de vue de Johanna

L’avantage de Tourviers, c’est qu’en ouvrant les volets sur le jour, on a la Montagne en face. Tout le monde est d’accord, sur ça ! Quand j’ai rencontré Luc, il insistait pour qu’on aille le weekend à Marseille, pour sortir. Tu parles ! Je l’ai accompagné, des semaines, des mois, jusqu’à ce qu’il se lasse à son tour : dorénavant nous passons de bien meilleurs weekends.

Je suis une fille de la campagne. Ses camarades de Marseille, ce n’est pas que je ne les aime pas, la plupart sont sympathiques, mais je n’ai rien à leur dire. Je crois que c’est réciproque.

J’ai grandi à Tourviers et j’y ai encore ma plus vieille amie. Alice est née à St Firmin, à dix kilomètres. Ou peut-être à Aubagne. Peu importe. Nous nous voyons presque tous les jours. Elle travaille à St Firmin. Elle parle tout le temps de son départ, en Australie par exemple, ou au Canada. Un moment elle a parlé de Miami, mais n’en parle plus. Pendant des mois Alice pensait aller au Japon, au Vietnam, ou en Corée, j’ai déjà oublié. Elle sait que je ne prends pas ses discours au sérieux, parce que j’ai peur de la voir partir. Cela fait cinq ans qu’elle en parle. Elle est encore là.

Je crois que c’est à voir avec Tourviers. C’est une ville calme.  

  • Sérieusement Jo, tu ne vas pas me dire que tu envisages de passer ta vie à Tourviers ?
  • Ma vie, je ne sais pas. Mais je n’ai pas envie de partir en Corée !
  • Et pourtant…
  • Quoi ?
  • Ben… de nous deux, s’il y en a une qui devrait se sentir plus… enfin qui devrait avoir envie de partir, ce serait toi !
  • Pourquoi tu dis ça, Alice ?
  • Tu sais pourquoi je dis ça. Je n’ai pas vécu le dixième de ce que tu as vécu, ici. Les gens sont un cauchemar, pour toi !
  • Peut-être. Soit je m’y suis fait, soit c’est précisément pour ça que je reste.

L’appel

Je suis rentrée chez moi un peu après vingt-trois heures, je ne sais pas pourquoi on avait tant traîné dehors. Batouche tirait fort sur la laisse et j’ai fini par comprendre qu’il fallait rentrer, j’ai fini mon Ricard et me suis levée.

Julien aurait dû partir.

Je n’ai rien pensé d’autre. Je ne suis pas une grande penseuse, non plus. Je ne sais pas réfléchir, ni écrire, je ne suis pas comme le pote de Luc, qui fait des romans. Il écrit sur Tourviers, il paraît : bon courage !

J’ai juste pensé que Julien aurait dû partir plus tôt. Hier soir, bien sûr. Plus tôt, de toutes façons.

C’est Andréa qui m’a appelé. Il avait trop bu, ça se sentait même à travers le téléphone, à minuit. Il m’a appelée, j’ai hésité à répondre et j’ai pensé qu’il avait peut-être des emmerdes, je ne sais pas. Il y avait quelque chose dans l’air, alors ?

Et j’ai répondu.

  • Alice ?
  • Oui, Andréa.
  • Je… il faut que tu appelles Jo. Écoute, c’est grave, c’est Julien.
  • Qu’est-ce qu’il a, Julien ?
  • C’est pas Julien ! Enfin, c’est pas lui, c’est…
  • Andréa, je vais dormir, moi !
  • C’est… ils ont tabassé Julien.
  • Ils ont tabassé Julien ? Qui ?
  • C’est pas important, qui, il est sur le cours, il est mort, je ne sais pas, Alice…
  • Quoi ?
  • Ils ont tué Julien, Alice. Ils se sont battus.
  • Ils se sont battus, quoi ?
  • Julien a répondu, cette fois.
  • Quoi ?
  • Ils se sont insultés ! C’est pas des racistes, je te jure, c’est simplement des abrutis. Julien a répondu, cette fois. Il n’aurait pas dû. Il aurait dû partir. Alice… je ne peux rien te dire. Appelle Jo. C’était son frère, quand même. Tu sauras dire.

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