
(Discours prononcé par Jeanne Piplat lors de la fête d’anniversaire organisée en l’honneur des vingt ans de la RT, sur l’estrade du parc de la Marmaille aux environs de dix-neuf heures trente, alors que l’on commençait à être pompette à cause du mousseux et du punch un poil trop chargé par Didier).
A l’heure des vingt ans de notre association, j’ai accepté avec grand plaisir de prononcer quelques mots sur son histoire. Je vais essayer d’être brève, sans rien omettre toutefois.
L’association des « Randonneureuses de Tourviers » (RT pour les intimes) est indubitablement née grâce à Yasmine Benacem. C’est elle qui eut l’idée, la première, de fonder un club de marche en-dehors des sentiers battus de la FFR (Fédération française de Randonnée), un club de marche qui ne soit pas exclusivement un club de marche. Mais je ne veux pas trop anticiper.
Yasmine s’est installée à Tourviers pour le travail. Nommée professeure de sciences de la vie et de la terre au collège de St-Firmin, elle eut l’idée de venir s’installer plutôt dans la commune de Tourviers. Cette distance au collège, simple prudence à l’origine, la rendit sans doute plus sensible aux routes de la région, aux trajets quotidiens incompressibles, aux itinéraires. Yasmine était déjà fervente adepte du trekking : beaucoup parmi nous se souviennent l’avoir observée focus dans sa combi Fosseclaz, le regard concentré derrière des lunettes de soleil orange au moment d’entamer le chemin du Plan d’en-Aou.
Ces marches d’abord solitaires et sa situation au collège, ses lectures, passions, ses envies, qui sait ce qui mûrit en Yasmine pendant quelques mois d’installation, de balades et d’espoirs ?
Rien moins que le projet d’une vie. Bientôt elle fut prête.
Elle s’en ouvrit, en parla au maire, aux associations, aux commerçants, elle en parla de St Firmin à la Caillassanne et lors de la première réunion d’intérêt public pour lancer l’association, ou plutôt, comme on disait à l’époque, le club de randonnée de Tourviers, nous étions une vingtaine dans la salle.
Je m’en souviens !
Yasmine avait tout fait, tout lancé, seule, et s’émerveillait de voir tant de monde et d’avoir à parler : elle se sentit peut-être trop politicienne. Au fond, nous dit-elle, dans la petite salle attenante à la mairie sur le cours, assise comme nous sur une chaise en bois branlante aux ossatures en métal rouge – une chaise d’école – et perdue toute l’assurance professorale que nous lui devinions, au fond, ce que je voulais faire est très simple !
Elle expliqua les routes parcourues échappant aux topoguides, les sentiers qu’elle eut l’impression de voir et découvrir, ce que les routes étaient pour elle dans les environs de Tourviers, elle l’exprima dans une langue balbutiante – tout était peut-être en toi déjà, Yasmine, mais tu ne l’exprimais pas comme aujourd’hui – une langue où cependant perçait une passion qui nous convainquit toustes.
Les randonneureuses de Tourviers naquirent. Bien sûr, il fallut un moment avant de formaliser nos statuts, nos activités, l’étendue de nos intérêts et actions, le territoire à baliser. Cela se fit progressivement. Aujourd’hui, chacun.e parmi la centaine de membres de l’association serait en mesure d’exprimer aussi bien que moi ce qui fait le quotidien de la RT et la manière dont elle a transformé le paysage Tourvierois. Pour en citer quelques exemples : la réfection du chemin du château, les trois routes du Saint Pilon, le circuit commenté du lac de la Malette au Plan d’en-Aou, sans parler de la collection des « chemins de Tourviers », vendue jusqu’à Marseille !
C’est en insistant sur cette dernière que je voudrais conclure mon discours aujourd’hui. En effet, nous connaissons trop peu les « chemins de Tourviers ». Nous voyons leur couverture verte et jaune, nous en prenons parfois un numéro à l’office de tourisme, que nous ouvrons à peine pendant la promenade et refermons à jamais en rentrant. Les « chemins » semblent souvent ésotériques. Les routes proposées dérangeraient presque…
Pourtant, il y a dans cette collection, cette revue, la philosophie des RT toute entière. Subtile, presque déguisée dans son évidence d’idée neuve et singulière, mais une philosophie.
Que trouve-t-on dans les « chemins de Tourviers » ? Je crois pouvoir affirmer que cette collection défend, sans cesse et sans se répéter, l’indissoluble identité du guide et de l’art. Un topoguide, répète et signifie Yasmine dans les « chemins » en permanence, n’est jamais une simple collection de sentiers commentée, ce n’est jamais un balisage droite/gauche, précédé d’un arpentage commode et suivi de quelques notes en supplément d’âme.
Un guide, c’est la manière dont un être vivant se saisit d’un paysage, même au-delà, d’un moment de vie, pour le transmettre à d’autres.
Tout tracé, tout chemin de randonnée, c’est un livre en trois dimensions, inscrit respectueusement dans l’espace qu’il transforme sans le violenter. C’est une oeuvre collective, parce que son tracé sans cesse évolue des multiples croisements, percements, connexions et ajouts greffé.e.s en lui par d’autres. Et c’est, de la même manière, dans les « chemins », un texte sensible, parcouru d’allusions, de détails historiques, de récits : ces ajouts donnent leur sel à la collection et sont trop souvent passés par les randonneureuses pressé.e.s d’arriver aux indications, à la prochaine étape. Quel paradoxe !
Prenons notre dernier numéro. En un vieux tracé refait, repensé, Yasmine a laissé courir son fil : elle a parcouru des dizaines de vies le long du modeste tour de l’ancienne forêt domaniale. Combien d’entre nous avaient fait ce tour déjà ? Et comme nous gagnerions à le reprendre, tout ébouriffé qu’il est désormais par les nouvelles indications de Yasmine ! Certain.e.s croiraient qu’elle l’a déconstruit, rendu tordu, brouillon, illisible. Elle a tout mélangé ! Mais justement… Entre les chemins de bergers qu’elle a tissés les uns aux autres, elle a mêlé leurs vies de telle manière qu’ils ne pourront désormais plus se défaire en nous, en notre mémoire physique d’être ayant été où d’autres ont marché. De vies séparées, pensées en silo, mal connues, elle a fait un ensemble baroque et fertile, qui laisse en marchant songer les promenereuses. Qui songerait à se plaindre d’avoir plus à marcher ?
Les « chemins de Tourviers » sont l’aventure unique au monde d’un programme littéraire topographique. A jamais, nous avons avec les « chemins » donné l’exemple d’une littérature devenue physique, sensibilité partagée, témoignage vivant.
Et cela, nous le devons à Yasmine Benacem.
Applaudissements nourris, d’autant plus que le punch avait été resservi, redressé, toujours guetté par l’inénarrable Didier qui me fit un clin d’oeil quand Jeanne but une gorgée puis hoqueta au moment de remercier l’assistance qui rugit de rire.

Leave a comment