le Siège des trouvailles politiques

Toustes les calidonien⸱e⸱s né⸱e⸱s après les années 2000 connaissent la chanson : les parents nous font croire au Père Noël et aux Hamacs flottants, sauf qu’on ne voit ni l’un ni les autres. Et puis un jour on apprend que le Père Noël n’existe pas :

– Ah mais les Hamacs flottants ça n’a rien à voir ! Je les ai vus de mes propres yeux ! J’ai même fait un voyage dedans jusqu’au Siège des Trouvailles politiques !

– Donc le Siège des Trouvailles politiques n’existe pas non plus ?!

– Mais si mon petit, je t’y emmènerai si tu veux !

Mon grand-père tint sa promesse et me conduisit à Petitcolin quelques semaines plus tard.

Déjà, à l’époque, la vieille agriculture avait disparu au profit des silos à grains dans les grands terrains, des barbelés de guingois et des granges en tôles peintes, souvent en écru ou en beige, avec des armatures métalliques rouges ou vertes.

Dans les années 1920, quand Marcel Nède y était né, Petitcolin ne descendait pas encore de la colline. Toutes les maisons se tenaient dans les pentes et les bonnes terres, dans la plaine alentour, se réservaient pour la culture et l’élevage. La famille Nède habitait tout en haut et surplombait la société rurale. La méritocratie étant ce qu’elle est, la plus riche famille de paysans avait placé son meilleur élément dans l’ascenseur social.

À son retour dans son terroir natal, pour faire un geste à l’attention des Esprival qui avaient cédé des kilomètres carrés de falaises pour qu’il y bâtisse Calidon, il avait donné son terrain à Petitcolin pour y ériger une de ses Merveilles, promise au nouveau peuple des calidonien⸱ne⸱s pour qu’il y invente des modes de vie aussi neufs que leur ville.

Pendant que l’on rasait les falaises du Lidon dans des champignons géants de poussière, pendant que les bateaux de Français⸱e⸱s revenu⸱e⸱s des colonies et d’immigré⸱e⸱s se vidaient dans le port de Marseille, l’excédent venant en train et en autocar jusqu’à Calidon dans une atmosphère désespérée et conflictuelle, L’État français montait des bungalows et des préfabriqués en bois pour accueillir ces travailleureuses sous-payé⸱e⸱s qui espéraient trouver à moyen terme un toit à Calidon. Mon grand-père avait connu cette période :

– J’habitais dans une grange et je dormais sur un matelas posé par terre pendant l’été au milieu des bottes de foin. Heureusement je n’étais pas allergique ! Et le soir nous nous retrouvions au Siège, on pouvait tenir à deux ou trois cent là-dedans, à s’engueuler et à faire de grands gueuletons avec des légumes et des animaux qu’on achetait aux vieilles familles du village !

– Tu voudrais qu’on y monte Papy ?

– Oh, tu sais, il vaut mieux pas aller là-haut, il y a les hippies du Siège des Trouvailles politiques, on ne sait jamais ce qu’iels mijotent.

– Oh ben ça va, ils vont pas nous mordre !

– Je ne t’ai jamais raconté quand nous avons repris le Siège des mains des galandistes ? C’était une véritable foire… !

Je me demande s’il n’a pas inventé cette histoire parce qu’il ne voulait pas grimper ; mon grand-père fatigue de plus en plus, tant que c’est plat il avance, mais dès que ça monte, il s’arrête tous les cinquante mètres.

– Tu comprends, quand les travaux ont été finis, tout le monde est parti vivre à Calidon, moi j’ai arrêté de faire le maçon, je voulais une situation, alors je suis entré dans la police municipale.

J’étais très fier d’avoir un papy policier, quand il allait voir ses anciens collègues au poste, iels me laissaient monter dans la voiture et allumaient le gyrophare, j’avais l’impression d’être moi-même un policier !

– Au début j’étais sur le terrain ! Après tu sais, j’en ai eu marre et j’ai demandé un poste de bureau ; mais pendant quelques années, c’était plaisant d’être au grand air, d’aller au contact des fauteurs de trouble et de leur mettre du plomb dans la tête avec un bon coup de bâton. Mais parfois, en face, iels dépassaient les bornes ! Et si un jour j’ai eu peur, c’est au Siège des Trouvailles politiques : c’était de la sorcellerie !

À l’école, on nous parla plus tard de Clément Galande, le révolutionnaire si romantique qu’il s’était pendu dans le Siège des Trouvailles politiques. La prof d’histoire nous en avait parlé avec admiration et méfiance :

– Je ne sais pas si je devrais vous dire ça les enfants, mais la version officielle n’est pas toujours la vérité ; beaucoup de gens pensent que Galande a été assassiné et que son suicide était maquillé. Mais il n’y a aucune preuve, et il est important de s’appuyer sur des preuves tangibles.

– Un sacré petit merdeux ce Galande ! Il m’a gâché ma dernière année comme gardien de la paix ! Nous avions fait le siège du Siège, ordre du maire ; et Marcel Nède nous encourageait en disant :

– C’est à vous qu’appartient cet endroit, pas à un petit gauchiste pouilleux qui remet en cause tout votre travail pour faire de Calidon un lieu de paix et de convivialité !

– Néanmoins, vous savez que Clément Galande était l’un des élèves les plus proches de Michel Parpin avant que lui aussi ne meure dans des circonstances étonnantes, les membres internes déchirés sans que l’on en détermine la cause.

– Lui et ses petit⸱e⸱s camarades nous ont bien maltraité⸱e⸱s ! Iels nous jetaient des pierres qui nous couraient après et rebondissaient sur nos crânes ! Tu demanderas à ta grand-mère, un soir je suis rentré à la maison et j’ai dormi dans ma combinaison car toute la nuit la pierre se jetais sur moi en me tapant sur la tête, les jambes, les bras, le ventre, partout ! J’avais même dû mettre une coque en métal dans mon slip !

– Et comment ça s’était terminé ?

– Marcel Nède avait réussi à calmer ces pierres, ne me demande pas comment ! Et puis il est venu au Siège et on a vu sortir toustes les camarades de Galande les pieds devant, traînés au sol par des lianes !

– Et Clément Galande ?

– Oh… Lui… Disons qu’on ne l’a plus revu…

Si j’étais assez vieux pour apprendre l’inexistence du Père Noël j’étais trop jeune pour comprendre qu’on avait retrouvé une chaise écroulée et le corps du jeune révolutionnaire suspendu dans le vide la nuque brisée. Et malheureusement, quand j’eus ce cours d’histoire, mon grand-père n’était plus là pour donner son avis.

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